Le conte à règler : Oui-Oui le formateur

19 03 2010

Connaissez-vous l’histoire tragique et merveilleuse de Oui-Oui le formateur ? C’est une histoire curieuse, de celle qui vous habite, vous raconte et vous écoute. Une histoire à ne pas mettre dans toutes les oreilles, une histoire à ne raconter qu’entre pairs. Une histoire qui vous coule de la tête jusque dans le cœur, pour voir si vous êtes toujours vivant, toujours révolté, toujours fragile.

Oui-Oui le formateur était le descendant d’une double lignée d’aventuriers et de savants, où se croisaient quels prêtres et deux ou trois philosophes. Oui-Oui le formateur était né des amours torrides de Père Formance et de Mère Fort-Rance. Toute son enfance devait être marquée par cette union contre nature.

Père Formance était un père séduisant, brutal, égoïste et jaloux. Il avait passé toute sa jeunesse en compagnie des Trente Glorieuses, qui formaient une cour de stars et de harpies. Elles avaient fait de Père Formance un champion aux mille exploits, toujours envié et flatté, ivre de succès, nageant dans le strass et les sun-lights. Hérault de la société de Consommation, il la servait en esclave, lorgnant avec gourmandise son trésor le plus précieux : l’âme des enfants. Il vivait dans une caverne de bacchanales. L’ogre était dans la tombe et regardait la main qui paie. Toute son enfance, Oui-Oui le formateur avait entendu son Père Formance lui enseigner les 3 préceptes de la réussite : l’argent, le pouvoir et la gloire. Ebloui par la force de son Père Formance, Oui-Oui le formateur avait pris le chemin de la réussite, ce qui faisait la fierté de son père.

Mère Fort-Rance était devenue une mère aigrie. Femme de tête, elle avait consacré sa vie à ses deux idéaux : la certitude et la conviction. Lorsqu’elle était jeune, elle militait pour l’éducation des peuples, sa beauté était un drapeau sur lequel flottaient les mots valeureux de Liberté Égalité Fraternité; sa jeunesse était un chant qui prônait les vertus des Droits de l’Homme. Et puis elle avait peu à peu perdu le contact avec sa raison de vivre. L’espoir s’était éloigné, avait changé de camp. Elle avait entraîné Oui-Oui le formateur dans son amertume, lui rabâchant que la certitude et la conviction ne s’obtenaient que dans la nuit de la solitude et dans la soif de rigueur. Elle vivait en ascète, desséchée, couvant son fils d’un amour exclusif, jaloux, terrible.

Tout jeune déjà, Oui-Oui le formateur avait été attiré par le métier nouveau de porteur de parole. Dans l’ancien temps, seuls les chefs, les prêtres et les savants avaient droit de parole. Et puis les temps ont changé, le besoin de parole est venu habiter chaque personne dans la Cité. Chacun voulait prendre la parole lui aussi. Tout le monde voulait parler d’abord, surtout après la grande révolte des Six-Huit. Dans l’euphorie de ce temps-là tout monde parlait, parlait, comme les Shadocks pompaient pompaient, sans ordre, et ça ne marchait toujours pas. Alors est apparu le métier de porteur de parole, qui permit de canaliser un peu le flot des discours. Les choses sont rentrées dans l’ordre, la parole avait droit de Cité.

Et Oui-Oui le formateur a décidé de suivre les préceptes de ses parents, Père Formance et Mère Fort-Rance, pour réussir dans son métier et devenir un grand porteur de parole. En fils respectueux, il appliqua à la lettre les 5 préceptes de ses parents: la certitude, le pouvoir, l’argent, la conviction et la gloire:

Oui-Oui le formateur commença par travailler la certitude: ça tombait bien, il avait besoin de certitudes dans sa vie. Il alla chercher les paroles de tous ceux qui avaient raison, tous ceux qui faisaient autorité, tous ceux qui guidaient les peuples par leurs vérités. Il se fit une parole remplie de certitude. Il s’habitua à asséner des vérités et sa parole eut du prix. Elle était recherchée. Dans les temples de parole, les anciens prenaient des notes sous le discours de ce jeune homme si fort de ses certitudes. Dans l’ombre, Mère Fort-Rance jubilait, comme si la puissance émergeante de son fils la vengeait du cancer d’amertume qui la rongeait.

Rapidement Oui-Oui le formateur acquit du pouvoir. Les autres porteurs de parole vinrent le chercher et lui demandèrent de devenir un de leurs chefs . Il eut grand plaisir à marcher dans la rue de la Cité, à parader devant son armée de porteurs de paroles. Quand il prenait la parole, tous l’écoutaient. Il agitait ses titres qui ronflaient doucement dans la cage de son orgueil, gages d’une autorité sans partage. Légitimé par ses pairs, Oui-Oui le formateur faisait claquer son pouvoir comme un fouet, sa parole devint dure, incisive, inflexible. Plus sa parole était forte et plus son Père-Formance hoquetait de bonheur. A eux deux le monde leur appartenait. Père-Formance était déjà près à repartir sur les chemins de la Conquête : Marché, il n’y a que cela de vrai. Sus au marché. L’image de marque de son fils lui serait un manteau d’hermine; il deviendrait l’épée de son fils.

Et l’argent vint, qui coulait à flot dans les caisses de Oui-Oui le formateur. Les palais s’ouvraient pour qu’il y déverse sa parole si chère. Rien n’était assez beau, assez prestigieux pour habiller cette parole sacrée. Et la parole de Oui-Oui le formateur acquit une brillance qui la fit scintiller au firmament. Elle était illuminée : tous les strass, les effets, les tours hérités de Père Formance donnaient un éclat fabuleux à la parole de Oui-Oui le formateur. Et les foules en délire jetaient l’argent par les fenêtres. Tous voulaient de la parole, encore et encore, jusqu’à plus soif. Et l’argent faisait la parole qui faisait de l’argent. Oui-Oui le formateur crut qu’il avait inventé une machine munifique, la Pompe à Fric. Père Formance se tapait les cuisses en riant. Il présentait son fils à tous ses amis banquiers qui lui faisaient des mamours, le cajolaient, lui disaient des mots doux. L’argent de Oui-Oui le formateur lui donnait encore plus de pouvoir et renforçait ses certitudes.

Alors Oui-Oui le formateur acquit la conviction qu’il était le plus fort, qu’il était invincible, que la Puissance était entrée dans son regard et dans sa parole. Il acquit la conviction que sa parole était juste. Et pour se convaincre encore plus que sa parole était juste et puissante, il décida de la graver dans des livres. Et il s’aperçut que la parole écrite prenait force de loi. Les gens regardaient cette parole écrite, la respectait parce qu’elle était écrite. La parole écrite de Oui-Oui le formateur devint un message. Il était convaincu d’avoir raison et il lui était si facile de convaincre les foules. Même les plus réticents, les plus sceptiques reculaient devant la force de la parole écrite. Mère Fort-Rance était aux anges, la parole magique de son fils faisait palpiter sa vieille foi malade. Les écrits de son fils venaient prendre rang devant les grimoires de ses anciennes certitudes. Elle avait eu raison de reporter tous ses espoirs fatigués sur les épaules de ce fils si brillant.

Et la gloire arriva, qui mit Oui-Oui le formateur dans la lumière du succès. Les foules l’enviaient, faisaient miroir de ses réussites. De porteur de parole, il devint Maître à penser. Les grands l’acceptaient à leur table, l’écoutaient. Son nom trônait sur des tribunes. On recherchait sa compagnie.  Oui-Oui le formateur goûta le suc de cette nouvelle ivresse. Il était aimé et la chaleur de cet amour lui faisait un vêtement de plaisir. Il jouait avec ses certitudes, les distillait avec condescendance. Il prenait des poses sous les bravos de ceux qui buvaient ses paroles. Et plus ils en redemandaient, plus Oui-Oui le formateur croyait qu’il touchait enfin au Pouvoir suprême. Père-Formance n’en pouvait plus. Il se mettait dans l’ombre de son fils pour recueillir avec délectation quelques bravos échappés. La lumière excitait sa virilité de chasseur. Son regard se plissait, guettant une proie nouvelle.

Et puis, … et puis, … et puis …

Et puis ma vie s’est suspendue un instant au milieu de la forêt humide à l’autre bout du monde. Lorsqu’elle m’a redéposé au centre de ma parole, j’ai posé un autre regard sur les gens à qui je parlais, sur les gens au nom de qui je parlais. Au fur et à mesure, ma tête s’est dégonflée. J’ai découvert que ma parole avait un sens pour eux, qu’ils cherchaient le chemin de leur vie avec ma parole. Et ma parole devint importante pour moi. Elle venait de trouver un sens. Et ce sens tout nouveau pour moi, devint le socle de ma parole.

Lorsque je revins devant mon Père Formance et ma Mère Fort-Rance, je vis bien que ma récente découverte ne leur faisait pas plaisir. Père-Formance se mit en colère, disait que c’était des bêtises, de la faiblesse, que le sens du pouvoir c’était de l’exercer. Mère-Fort-Rance pleurait des larmes de rage. Une fois de plus elle connaîtrait la déception. Je voyais bien que face à mes parents, ma parole perdait de sa puissance, elle hésitait, cherchait à temporiser, glissait sur des compromis. Et mes parents se sont détournés de moi. Et je n’ai plus eu le choix. J’ai suivi la lumière du sens. De temps en temps, elle était forte et mon chemin se traçait, majestueux, de temps en temps, elle était faible et j’avançais à tâtons. C’est la compassion pour ceux à qui je parlais qui me donnait la lumière dont j’avais besoin pour progresser. Je sus que j’allais devoir lutter contre tous les préceptes qui avaient guidé ma conduite et payer le prix fort des réussites sucrées.

Les premières épreuves sont venues lorsque la gloire et l’argent se sont détournés de moi. Le luxe m’a quitté piqûre après piqûre. Cela a été plus dur lorsque ceux que j’aimais et qui m’avaient aimé m’ont tourné le dos. Je me suis révolté et j’ai senti passer dans ma révolte, la pulsion de vie que la forêt humide m’avait donnée. Je me suis révolté contre mes parents. J’ai crié à mon père qu’il était un Père-Formance de Merdre, j’ai planté mon regard sans concession dans le regard vert en décomposition de ma Mère Fort-Rance.

Et mes certitudes se sont envolées. Je me suis assis, j’ai pris le doute entre mes doigts, je l’ai regardé et l’ai laissé entrer dans ma parole. Au début le doute me faisait un peu peur, mais quand on s’est mieux connu tous les deux, il est devenu un ami qui m’aidait à porter ma parole. Et lorsque le doute a envahi ma parole, j’ai pu constater que la lumière du sens était plus nette, qu’elle enveloppait les gens à qui elle s’adressait.

Mes convictions ont changées de couleur, illuminées par la force de la compassion. Elles sont devenues : confiance, utopie, idéal. J’ai pu voir à quel point tout ce que Mère Fort-Rance m’avait appris sentait l’académisme poussiéreux et la pourriture bourgeoise. J’appris à cultiver le respect, le courage et la solidarité. Et tout à coup, un peu par surprise, ma conviction a pris sens pour moi : j’avais une bombe humaine dans la main, je la mettais dans ma bouche et ma parole avait la vertu de pouvoir changer le monde. La conviction de ma parole créait de la confiance chez ceux qui la recevaient. J’étais tout content, j’avais pu garder un des 5 principes qui avaient forgé ma parole: j’avais le pouvoir de faire changer les choses, grain de sable après grain de sable. Je découvris que j’avais surtout le pouvoir de me changer, de changer mon regard et ma posture. J’avais peut-être même le pouvoir de casser la machine du Père-Formance en plaçant le grain de sable au bon endroit.

Et ma parole acquit encore plus de sens et de valeur pour moi. Je fis encore plus attention à tout ce que je disais et je suivais le parcours de toutes mes paroles pour voir comment elles vivaient chez ceux qui les faisaient leurs.

La morale de cette histoire ? Elle est en vous, en nous, en toi, en moi. Si tu décales ton regard sur celui à qui tu portes ta parole, si tu laisses l’émotion de la compassion entrer dans tes veines, tu verras que tout est possible, tu donneras ton âme et tu verras qu’elle ne ment pas, elle.

Dominique DELOCHE

A Lumière

Août 2000


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