Narcisse chez les cols blancs 21 février 2017 – Posté en : Actualités, Management, Négociation Sociale

Narcisse le caravage

Héritage d’une conscience collective familiarisée de plus en plus avec un discours psychologique vulgarisé, la figure du pervers narcissique pénètre dans le langage commun de l’entreprise. La multiplication des situations de harcèlement (réels, présupposés) dans le contexte professionnel conduit à penser que le chef exigeant, le directeur carriériste, la manager hautaine est un(e) pervers(e) narcissique pris(e) en flagrant délit.

Le manager n’est pas, dans la majorité des cas, le pervers narcissique qu’on croit. Ce sont les défaillances et les manquements à la pratique managériale qui le placent, par défaut, dans la posture dangereuse du pervers narcissique. Posture périlleuse, car elle risque de nuire à la qualité de la relation manager/managé, dans une époque marquée par l’accroissement des Risques PsychoSociaux, des tensions et du stress dans l’entreprise.

En effet le manager qui ne sait pas dire bonjour à ses collaborateurs, qui s’enferme dans son discours abscons, qui pratique l’écoute sélective en cherchant à convaincre son équipe, qui exerce davantage le pouvoir qui lui a été confié que l’autorité qu’on lui reconnaît (exemples quotidiens de manquements de base à une pratique managériale minimaliste), ce manager est irrémédiablement conduit à être considéré, vécu comme hautain et distant, uniquement centré sur ses objectifs personnels, méprisant les autres (en particulier ceux qui lui sont proches – équipe, collaborateurs immédiats). Cette faible compétence relationnelle le place, parfois à son corps défendant, dans le rôle du dominant persécuteur, incapable de faire autrement (ou par manque de lucidité, de temps, ou de recul) : il impose, contraint, décide unilatéralement, tranche, ne tient pas compte. En situation de crise, de conflit, de tension, l’impact sur l’équipe, le ressenti de l’entourage, l’impression des subordonnés témoignent définitivement de la perversion narcissique du manager stressé qui stresse ses collaborateurs.

Sur le divan du psychanalyste, a-t-on un pervers narcissique ? Ce n’est pas sûr. On a par contre, au bureau ou à l’usine, bien des chances de croiser un chef, manager, contremaître démuni qui provoque de la violence et de la souffrance alors qu’il n’y a pas lieu ou pas nécessité.

A l’inverse, Narcisse dans l’entreprise apparait sous une autre forme. Comme évoqué plus haut, il n’y a pas loin de l’intention de convaincre à la posture de contraindre. Mais la maîtrise de la dialectique (ensemble des techniques qui favorisent le dialogue), la conscience et la pratique d’une communication interpersonnelle aiguisée fait apparaître une posture qui conduit celui qui cherche à obtenir de l’autre à le « narcisser ». Ce néologisme de « cuisine » indique comme une technique qu’il appartient au manager, au négociateur, au coach de respecter son interlocuteur, d’intégrer son « cadre de référence », sa singularité, sa différence à un point tel que ce que le manager veut obtenir prenne la forme de ce que son subordonné désire. Narcisser l’autre, c’est lui présenter les choses comme il veut les entendre. « Arrête de m’expliquer, fais-moi comprendre, arrête de m’expliquer ce que tu veux obtenir dans ta représentation, mais exprime le de façon que je puisse y adhérer ». Pratiquer l’empathie et l’écoute active en « geste conscient ». Suivant les travaux de Robert Vincent JOULE et Jean Léon BEAUVOIS « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » Presses Universitaires de Grenoble (1987) « La soumission librement consentie : comment amener les gens à faire librement ce qu’ils doivent faire ? » PUF (1999), il s’agit, en toute conscience, d’obtenir davantage ou plus résolument par la transaction (agir sur la relation), là ou inconsciemment et sans maîtrise de la dialectique on ne peut obtenir que par la contrainte, le rapport de force ou la coercition. Manipulation ? Oui peut-être, surtout si l’on accepte que cette pratique se fasse dans le plus grand respect de la singularité de la personne que l’on manipule. C’est en aidant l’autre à réussir que peut prétendre obtenir davantage de sa part.

Pour notre culture occidentale marquée par la stratégie des échecs (la logique de l’affrontement et du rapport de force dominant/dominé) il est difficile d’appréhender et de s’approprier la stratégie du jeu de go et la pratique de Haïkido.